Témoignages Mémoire orale Établissements Labadie

« On rentrait les mains en sang, mais on était fières » : Josette Filhol, ancienne ouvrière des Établissements Labadie

À 78 ans, Josette Filhol se souvient avec une précision saisissante de ses années passées sur les claies de la sécherie Labadie — et elle a accepté de tout nous raconter.

Portrait de Josette Filhol, ancienne ouvrière des sécheries de Bègles, assise dans son salon, les mains posées sur les genoux, avec derrière elle une photographie agrandie du hangar de séchage.

Josette Filhol chez elle, à Bègles, janvier 2026. Derrière elle, la photographie agrandie par son fils pour ses soixante-dix ans : Josette debout devant une rangée de claies, l'air sérieux, la lumière oblique entrant par les lattes.

Josette Filhol habitait rue du Loup quand elle a commencé à la sécherie, en 1963. Elle avait seize ans, un tablier trop grand emprunté à sa mère, et aucune idée de ce que sentait vraiment la morue au bout d'une semaine sur les claies. « Le premier matin, j'ai failli repartir », dit-elle en riant, depuis le canapé de son appartement de Bègles où nous l'avons rencontrée en janvier dernier. « Et puis on s'habitue. On s'habitue à tout. »

Elle a travaillé aux Établissements Labadie pendant onze ans, d'abord comme apprentie trieuse, puis comme contremaîtresse de hangar. C'est elle qui, à vingt-deux ans, organisait le planning des retournements, décidait quelles claies méritaient un cycle supplémentaire, signalait au responsable de production les lots qui n'allaient pas. « On me demandait mon avis sur des choses que les hommes de bureau ne savaient pas voir. Mais sur ma fiche de paye, j'étais toujours 'ouvrière spécialisée'. Jamais rien d'autre. »

On rentrait les mains en sang. Mais on était fières, parce qu'on savait faire quelque chose que personne d'autre ne savait faire aussi bien que nous.

Josette Filhol, ancienne ouvrière, Établissements Labadie (1963–1974)

Ses mains, elle les montre volontiers : les articulations un peu déformées, la peau épaisse sur les paumes. La saumure du dessalage était agressive ; en hiver, avec les bacs d'eau froide et le vent qui passait à travers les planches, les gerçures ne guérissaient jamais vraiment d'un lundi à l'autre. « On se faisait des bandelettes avec de vieux chiffons. On rentrait les mains en sang. Mais on était fières, parce qu'on savait faire quelque chose que personne d'autre ne savait faire aussi bien que nous. »

Josette se souvient aussi des solidarités de hangar : les chansons fredonnées entre les allées, les pique-niques du jeudi sur le quai quand le soleil se montrait, la manière dont les plus anciennes protégeaient les nouvelles venues des remarques des contremaîtres moins bienveillants. Elle se souvient du jour où une ouvrière a glissé sur un poisson et s'est cassé le poignet — « il n'y avait pas encore de bottes antidérapantes » — et de la collecte spontanée organisée par l'équipe pour l'aider à tenir jusqu'à sa reprise.

La sécherie Labadie a fermé en 1974. Josette a ensuite travaillé à la conserverie Amieux, puis dans la grande distribution. « Mais ça n'avait plus rien à voir. À la sécherie, on transformait quelque chose. On voyait le résultat de ce qu'on faisait. » Elle a gardé une seule photo de l'époque : elle est debout devant une rangée de claies, les bras croisés, l'air sérieux. On distingue derrière elle la lumière oblique entrant par les lattes. « C'est mon fils qui me l'a fait agrandir pour mes soixante-dix ans. Il voulait que j'aie quelque chose à montrer. »

Son témoignage, enregistré sur deux séances de deux heures, intègre désormais notre archive sonore. Il sera en partie diffusé lors des visites guidées de l'exposition « Morue & Mémoire » cet été. Si vous avez, vous aussi, travaillé dans une sécherie béglaise — ou si vous êtes l'enfant ou le petit-enfant d'un ancien employé — nous vous invitons à prendre contact avec nous. Chaque voix compte. Chaque détail, même infime, aide à reconstituer ce que les archives écrites ne diront jamais.


Le témoignage de Josette Filhol est versé à nos archives sonores, librement consultables aux Archives départementales de la Gironde et à la médiathèque de Bègles. Partagez votre propre récit.

← Retour aux chroniques